11 août 2016

Deux mois sur neuf, l'odyssée de 3 embryons

PMA, don de gamètes, … la révolution du « concevoir un enfant », inspire depuis quelques années de plus en plus de récits, témoignages, romans, BD, …
Et aujourd’hui c’est Yvonne Lambert qui nous parle de PMA sur un mode « science-fiction », non pas pour nous conter un avenir possible mais pour explorer le possible présent de la PMA dans ce qu’il a d’infiniment petit et subtil  !
Au-delà des connaissances scientifiques qui nous sont communiquées, comment nous représentons-nous ces promesses de vie que sont les gamètes, recueillies puis conservées et manipulées en laboratoire à l’occasion d’une FIV ? Que nous racontons-nous de ce qui anime les embryons, des conditions propices à leur développement ? Ces questions sont toujours sous-jacentes voire clairement adressées pour ceux que j’accompagne à l’occasion d’une FIV.
Yvonne a fait de ses rêveries un roman « Deux mois sur neuf », une forme de PMA-fiction : elle nous conte l’odyssée de 3 embryons conçus par FIV et nous voilà invités à nous projeter dans une autre dimension, à l’échelle de la vie naissante ex-utero, en éprouvette et in-utero, après transfert.
 
Voici un court extrait de son roman, suivi de notre échange pour plonger avec elle dans son univers. Bonne lecture !

«  Le jour s’est abattu sur nous sans crier gare, les tours de verre reflétaient la lumière crue des néons. La voix de Doumé a retenti :
 
– Salut, les crevettes ! Bien dormi ?

J’étais ébloui, mécontent d’avoir été tiré du sommeil. J’ai grogné, bâillé, me suis étiré. J’étais toujours en vie. Comme c’était bon !

Suivi de L’Immense, Doumé a inspecté ses ouailles. Quand il est arrivé jusqu’à nous, il a dit :

– Allez, mes lascars, c’est le grand jour ! C’est vous qui partez les premiers.

Mon cœur a fait des bonds. J’ai cogné contre la vitre pour motiver Lara encore plongée dans le sommeil :

– Allez, debout, dépêche-toi, on y va !

Faël avait l’air tout aussi excité que moi. Doumé continuait à passer ses troupes en revue.

– Pour tous les autres, conclut-il à l’intention de L’Immense, il y a de la réserve, on attend demain.

Et puis il a parlé dans une espèce d’instrument qu’il a collé contre son oreille :

– Bonjour ! Venez à onze heures comme convenu. J’en ai trois.

J’étais fier comme Artaban. C’était nous que Doumé avait choisis pour partir en premier. On était certainement très au-dessus du lot ! Pas d’hésitation possible avec des gars de notre trempe ! On s’en sortirait forcément bien ! »

 

L’interview

 

1001 fécondités – Yvonne, comment est né ce livre ? De quelle histoire ? De quelle nécessité ?

Yvonne Lambert  -  C’est une partie romancée de mon parcours de PMA que je mets en scène dans Deux mois sur neuf. En fait, un soir, en rentrant d’une échographie, j’ai écrit une nouvelle. À l’époque, je voyais une thérapeute qui m’a beaucoup aidée à surmonter la souffrance liée aux problèmes d’infertilité. Je lui ai montré mon texte. Quand, à la séance suivante, elle me l’a rendu, elle m’a dit : « Ce n’est pas une nouvelle… » J’ai pensé : « Zut, ce que j’ai écrit ne doit vraiment ressembler à rien pour qu’elle dise ça ! ». Mais elle n’avait pas fini sa phrase : « Ce n’est pas une nouvelle, c’est le premier chapitre d’un roman. J’aimerais bien lire la suite. » Ce soir-là, je suis rentrée chez moi, boostée à bloc. Je me suis remise à écrire. Tous les soirs, j’ai rédigé un chapitre sans savoir ce que j’allais inventer le lendemain : l’intrigue se nouait au fur et à mesure que j’écrivais. Au bout d’un mois, l’histoire était terminée. J’ai eu l’impression, en racontant les mésaventures de mes trois minuscules héros, de prolonger la vie des embryons qui étaient en moi à ce moment-là. Du coup, j’ai eu un sentiment de toute-puissance, qui à l’époque m’a beaucoup remonté le moral : je n’étais peut-être pas capable d’être enceinte, certes, mais, quoi qu’en disent les médecins, j’allais les faire vivre envers et contre tout, ces petits personnages, dans ma tête et au fil de mes pages !


1001 fécondités – Vous mettez en scène et faites parler des embryons dans une dynamique très anthropomorphique. Que vous imaginez-vous de la conscience des premières cellules de vie ?

Yvonne Lambert  - Dans la réalité, lors de mes FIV, je parlais beaucoup à mes embryons. Quand on fait une FIV, on sait dès le premier jour de grossesse qu’on est enceinte. Quittant la clinique avec ces minuscules esquisses de bébés dans mon ventre, je ne pouvais pas faire comme s’ils n’étaient pas là. Je savais très bien qu’à ce stade (quelques jours) mes embryons étaient encore des paquets de cellules (des zygotes), qu’ils n’avaient ni bras, ni jambes, ni cerveau (et les spermatozoïdes non plus d’ailleurs) mais je ne me voyais pas dialoguer avec des « extra-terrestres », alors je les ai imaginés à mon image. Pour les besoins de l’histoire, je les ai nantis de tout un tas d’attributs physiques et de facultés intellectuelles et émotionnelles. Comme s’ils avaient quelques semaines ou quelques mois de plus. Je crois que les premières cellules du cerveau apparaissent vers la 4e semaine. À partir de quand peut-on dire que le zygote est un bébé, une personne ? Je laisse cette question aux scientifiques, aux médecins, aux législateurs. Je ne souhaite pas que mon roman soit brandi comme un manifeste anti-avortement : bien sûr, le monde que je décris s’inspire de la réalité, mais il est imaginaire ! Ce n’est pas parce que mes héros, ces embryons, sont doués de sentiments et de parole que je milite contre l’avortement.

 
1001 fécondités – Le biologiste et la possible mère de votre roman parlent aux embryons. Pensez-vous que nos pensées, nos énergies influent sur le déploiement de la vie ?

Yvonne Lambert  -  Je ne suis pas scientifique donc je réponds en tant que « possible mère » : je pense que oui. On dit bien que la femme enceinte transmet plein de choses à son bébé. Quand je fais dire au personnage de Lhori (p. 33-34) « Plus je rêve, plus je ris, plus je suis heureuse et plus je leur transmets de bonnes choses. Si je me prépare tout de suite à l’échec, je vais me lamenter, stresser, bref leur envoyer des paquets de nuisance à l’état pur. […] Je le sais bien, ce ne sont que des cellules, ils n’ont pas de tête, pas d’yeux, pas de bouche, pas d’oreilles, mais je dois m’imaginer qu’ils ont tout cela, et un cœur aussi, pour nous aimer et avoir envie de s’accrocher à moi », c’est ce que je pensais au fond de moi. Ou plus exactement, je m’accordais le bénéfice du doute : si jamais je peux avoir une influence sur les petits êtres qui sont en moi, pourquoi me priver de leur parler, de leur faire passer des sensations et des messages positifs ? Et si, en réalité, cela ne sert strictement à rien, qu’aurai-je à perdre ? Rien. Au contraire, j’avais tout à gagner puisque je prenais plaisir à imaginer ces dialogues.

 
1001 fécondités – Que souhaitez-vous partager d’essentiel de votre parcours et des ressources que vous y avez découvertes ?

Yvonne Lambert  -  Parmi les ressources venues de l’extérieur, j’ai en tête trois petites phrases de personnes de mon entourage au sujet de la maternité. Des phrases qui m’ont fait avancer. Tout d’abord, par rapport à l’absence de grossesse, qui peut être extrêmement difficile à vivre pour une femme, je me souviens du commentaire d’une de mes amies, mère de deux adolescents, quand je lui ai annoncé que je ne pourrais pas être enceinte : « Tu sais, la grossesse, ça ne dure que neuf mois. Bien sûr, c’est important au moment où tu la vis, mais le plus génial, c’est ce qui se passe après : quand le bébé est là, qu’il évolue, qu’il communique avec toi, qu’il grandit et tout ce qui suit ! C’est la vie, quoi ! Mes grossesses, franchement, je n’y pense plus ! Mais mes enfants, eux, je les vois et je pense à eux tous les jours. » Ensuite, sur le thème de l’enfant biologique tel qu’on le rêve, je me souviens de l’expérience d’une autre amie qui m’avait confié : « Quand mon fils et né, je me suis rendu compte que physiquement il ne correspondait pas du tout à l’image que je me faisais de lui. Je rêvais d’un petit brun aux cheveux noirs et frisés, comme son père, et c’était un petit bonhomme blond aux yeux bleus ! Au début, j’étais un peu déçue ! Et puis j’ai perdu de vue l’enfant rêvé car mon fils, bien réel, était là, et c’était lui que j’aimais. » Enfin, une autre phrase m’a frappée, pendant mes FIV, c’est la réponse de mon médecin, alors qu’il me voyait désespérée à l’idée de ne pas transmettre mes gènes à mes enfants, en cas de recours au don d’ovocyte ou d’adoption : « Les gènes ne sont pas les plus forts. Ce que vous et votre conjoint allez transmettre à votre enfant par votre amour et votre sensibilité, par votre manière d’être, de lui parler, de l’éduquer, il va s’en imprégner et ça prendra le pas, dans sa construction physique et psychique, sur l’héritage reçu de ses parents biologiques. »

Pour ce qui est des ressources que j’ai trouvées en moi ou dans mon couple, bien sûr, c’est personnel, cela ne vaut pas pour tout le monde. Les causes d’infertilité sont multiples et, confronté à ce problème, chaque être réagit comme il peut. En tout cas, une des choses essentielles que j’ai retenues, c’est qu’il ne faut pas baisser les bras face à des échecs répétés de FIV. Ce n’est pas parce qu’une tentative a raté que l’on ne pourra jamais avoir d’enfant. Il faut garder espoir, y croire, s’armer de patience, admettre l’idée qu’avoir un enfant, ce ne sera peut-être pas juste le résultat d’une matinée insouciante et intime, passée à faire l’amour, mais plutôt le fruit d’un lent et laborieux parcours, en collaboration avec des personnes extérieures au couple, médecins et thérapeutes. Et peut-être faudra-t-il s’ouvrir à d’autres voies que la grossesse classique dans laquelle les deux gamètes sont issus du couple. Le don de sperme ou d’ovocyte peut être une solution, ou bien sûr l’adoption.

Dans tous les cas, communiquer avec son partenaire est essentiel. Si l’un des deux pense à l’adoption, par exemple, je pense qu’il doit en parler à l’autre assez rapidement. Certaines personnes ont besoin de temps pour se faire à l’idée que l’enfant viendra peut-être d’ailleurs. Plus tôt on en parle, plus tôt on connaît la position de l’autre sur la question. Je ne dis pas qu’il faut convaincre l’autre à toute force de se lancer dans les démarches d’adoption : l’engagement envers l’enfant est trop fort pour être pris à contrecœur. Mais les démarches sont dans la plupart des cas extrêmement longues, environ 3 à 5 ans d’attente, voire plus… Et encore : sans garantie aucune de « résultat ». Mon conjoint et moi, après quatre échecs de FIV, avons vu notre persévérance et nos efforts récompensés : nous avons eu la chance d’être choisis pour adopter deux enfants, un garçon qui a aujourd’hui sept ans et une petite fille qui a deux ans. Tous deux étaient âgés de quelques mois quand ils sont arrivés chez nous. Mais entre le tout début de nos démarches d’adoption et l’arrivée de notre fille, il s’est écoulé 9 ans. Soit en moyenne 4 ans et demi d’attente par enfant. C’est une grossesse psychologique plus longue que la gestation d’une mère éléphant ! J’ai vu trop de couples venus, à plus de quarante ans, m’interroger sur la marche à suivre pour adopter un enfant. C’est déjà très (trop ?) tard.

Enfin, j’aurais envie de dire aux personnes qui entament un parcours de PMA ou d’adoption : « Essayez de continuer à vivre normalement. » Je n’irai pas jusqu’à leur dire « Essayez de ne pas trop y penser » car personnellement j’ai trouvé ça impossible : tous les jours, pendant des années, j’ai pensé à cet enfant qui ne venait pas. Mais plutôt : « Continuez votre vie, vos sorties, vos loisirs, votre travail. Tout ce qui vous occupe le corps et l’esprit est bon à prendre, car pendant ce temps, vous êtes distraits de cette obsession de désir d’enfant. »


1001 fécondités – Vous êtes éditée par l’association Les Cigognes de l’espoir. Pouvez-vous nous en dire plus sur l’association et sur votre association pour cette publication ?

Yvonne Lambert  - Les Cigognes de l’espoir, c’est une association à but non lucratif qui lutte contre le tabou de l’infertilité et aide les personnes confrontées à ce problème à accéder à la parentalité. Le site de l’association (http://www.lescigognesdelespoir.com) est un lieu d’échanges (forum) et une véritable mine d’informations (techniques de PMA, intérêt des médecines douces, adoption…). En outre, l’association organise chaque année dans plusieurs villes de France des réunions auxquelles sont invités deux types d’intervenants : des thérapeutes pratiquant différentes médecines douces et des représentants de plusieurs cliniques européennes proposant des dons d’ovocytes ou d’embryons (les résultats obtenus par ces cliniques sont de l’ordre de 70 % de réussite, ce qui est particulièrement élevé). Lors de ces réunions, les participants (adhérents ou non à l’association) peuvent prendre contact directement avec les intervenants.

En septembre 2015, lors de la « 2e journée nationale de l’infertilité » qui se tenait à la faculté de médecine de Paris et pendant laquelle j’avais été invitée à faire une séance de dédicace, j’ai rencontré Philippe Roussel, vice-président des Cigognes de l’espoir. Je lui ai parlé de mon livre, publié fin 2014 par un éditeur du Sud de la France. Il l’a lu, l’a apprécié et a proposé de le diffuser auprès du public assistant aux réunions de son association. Mais à cette période, mon roman était manquant chez l’éditeur. Lequel, en réalité, avait cessé son activité. En mars 2016, libérée de mon premier contrat d’édition, j’ai signé avec Les Cigognes de l’espoir qui, un mois plus tard, publiait ainsi son premier roman.

 
1001 fécondités – Merci Yvonne

Yvonne Lambert  - Merci à vous, Estelle, pour ces questions qui m’ont permis de voir mon livre sous un angle différent. Je vous remercie également de le diffuser sur votre site et j’espère qu’il trouvera un bon accueil auprès du public concerné ou non par le sujet.

 
L’auteur

Spécialisée en lettres classiques et ancienne championne de France de volley-ball, Yvonne Lambert est éditrice de livres de pédagogie sportive. Dans Deux mois sur neuf, elle aborde un sujet sensible et d’actualité, la procréation médicalement assistée. En donnant la parole à trois embryons créés en éprouvette, elle fait entrer le lecteur dans un monde imaginaire, à la fois fantaisiste et cruel, où l’on oscille entre légèreté et gravité. Que l’on soit concerné ou non par le sujet, ce roman se dévore comme un récit d’aventures, dans lequel les interrogations existentielles des minuscules héros permettent de dédramatiser un acte somme toute profondément humain.

 
Le livre

 

1 commentaire:

  1. Un gros coup de cœur ce superbe roman que j'ai lu en partenariat avec PartageLecture. Bravo j'attends votre prochain livre avec imaptience...
    Lalyre

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