8 avril 2011

1001 EMOTIONS

Lire le baromètre de vos émotions

Depuis qu’avec ton partenaire vous avez décidé de faire un bébé, tu as découvert les montagnes russes émotionnelles : passant du rire aux larmes, de l’envie et de l’espoir intenses à la plus grande tristesse, de la confiance au doute; et puis petit à petit, le temps faisant, la palette des émotions et sentiments s’est élargie; tu as reconnu la peur, l’obsession, la culpabilité et la colère, parfois la honte et la jalousie, le doute et même le désespoir, peut-être un sentiment de vide, et une grandissante mésestime de toi.
 

Une étude publiée par le département Human Reproduction de l’Oxford Journals a mis en avant les émotions et sentiments principalement éprouvés par les couples dits « infertiles »; parmi les quelques 2000 couples interrogés, ils disaient pour 97% avoir connu l’hyper-émotivité, l’envie de pleurer, pour 94%, la dépression et l’isolement, 84% la colère, 72% le sentiment d’insuffisance, d’inadéquation, 62% la culpabilité et la honte, 80% la perte de libido, et même 20% confessaient des envies suicidaires. (1)

Certainement as-tu retrouvé dans ce baromètre un grand nombre des émotions qui t’habitent et font ta météo personnelle. Peut-être certaines sont présentes plus que d’autres. A certains moments de ton cycle plus intensément qu’à d’autres. Peut-être que tu en extériorises certaines, peut-être que tu en partages d’autres avec ton conjoint, ou que tu préfères les taire, par pudeur, par esprit de protection.


Avec les mois, aussi, les émotions et sentiments évoluent, s’intensifient, se modifient.
Avec les mois, tu repères comme une récurrence d’excitation suivie de déception, une forme de cycle émotionnel qui accompagne le cycle menstruel.
Catherine Borella, dans Le rire de Sarah, une femme face à l’infertilité, le décrit avec justesse et sensibilité : « De l’année zéro de la décision d’avoir un enfant jusqu’à aujourd’hui, les années s’enroulent en spirale autour de ces cycles de vingt-huit jours, qui sont autant de mondes nouveaux où tous les espoirs naissent, se déploient, et meurent ; puis renaissent encore. L’espoir n’est jamais las d’apparaître, le chagrin est toujours jeune ; tous les deux sont sans expérience et ne se démentent jamais l’un l’autre. » (2)

Avec les mois, se dessine un enchaînement répété d’émotions, accompagnées parfois de leurs commentaires intérieurs :
  • D’abord, le CHOC, le temps de la sidération, de la confrontation entre les rêves - « être enceinte, porter une enfant » et la réalité « les règles qui reviennent »; ce choc est suivi d’une phase de DENI : « J’ai deux jours de retard, je suis certainement enceinte … »  alors même que l’on a déjà perçu les signes physique annonciateurs des règles, « J’ai le ventre et les seins gonflés, je suis enceinte; certes j’ai mes règles mais des femmes enceintes qui ont des saignements, ça arrive, … » . Cette étape de déni est courte en général , pour qui s’appuie sur le principe de réalité - les règles qui reviennent - mais peut durer pour des femmes vivant des expériences du type « grossesse nerveuse ». Le déni au long cours peut aussi prendre la forme d’une hyperactivité accompagnée d’une dissociation des émotions. Il ne s’agit alors plus de nier son état - l’absence de grossesse - mais de se protéger de la détresse en se coupant de son ressenti.
  •  Ensuite, une phase de COLERE, de lutte avec la réalité, accompagnée de sentiment d’injustice, de rationalisation, de critique, d’ironie et de cynisme, comme autant de mécanismes de défense pour conjurer la peur, l’angoisse : « C’est injuste; qu’est-ce que j’ai qui ne tourne pas rond ? Il en faut pour faire la statistique de l’infertilité et forcément ça tombe sur nous. … »  La colère qui se tourne vers l’extérieur – vers le conjoint, la famille, « les autres », la vie … - fait écho à la colère, consciente ou pas, nourrie à l’égard de soi-même, celle qui alimente le cerce vicieux du doute, de la culpabilité et de la dépréciation de soi. La transition vers l’étape suivante se fait parfois par une ultime tentative de MARCHANDAGE, négociation, avec la réalité, une forme de pensée magique : « Pour Noël, je vais tout préparer comme si notre enfant était là, et ça va se faire, ça va marcher; ce sera un si beau cadeau d’être enceinte pour Noël. »


  • Puis, une étape de TRISTESSE, de doute, voire de dépression : « Je me demande si on va y arriver un jour; je ne sais pas ce que l’on va devenir. Je me sens si mal, je me sens vide. ».
Nombreuses sont alors les ornières des doutes :
- Doute sur ses comportements et culpabilité :  « Suis-je coupable ? Suis-je punie ? De quoi ? De ne pas réussir, de ne pas remplir « mon devoir de réussite, d’épanouissement et de bonheur » ? »
- Doute sur ses capacités, perte de confiance et de créativité  : « Pourquoi je ne sais pas, ne peux pas, n’ai pas la capacité de faire ce que des milliards de personnes ont fait, font et feront sans même y penser ? »
- Doute sur sa valeur personnelle, son identité de femme et sentiment de honte, d’indignité, perte d’estime de soi en rapport avec des traditions de répudiation, d’exclusion des femmes infertiles: « Suis-je digne d’être mère ? Je me sens nulle et vide … »
- Doute sur sa volonté et son désir : « Est-ce que je veux vraiment cet enfant ? Est-ce qu’il y a de la place dans nos vies pour un enfant ? »
Les gouffres des peurs et angoisses sur l’avenir, sur la trajectoire de vie, ne sont pas loin :  « Et si ça ne marchait jamais ? Et si mon conjoint me quittait ? Et si…, et si … ? »  Une internaute sur le forum de Psychologie écrivait : « ce n’est pas sûr du tout que ça fonctionne et c’est bien ce qui est difficile à vivre ».
Le marais des échecs répétés et les eaux de la tristesse ont tôt fait de dévitaliser, d’épuiser, les corps et les cœurs, de s’engouffrer dans la blessure narcissique et de faire le lit de la vallée de la dépression, jusqu’à générer, ou révéler, une véritable crise de vide et de vie, crise existentielle, et dans certains cas même la tentation du suicide.
  •  Enfin, un processus d’ACCEPTATION et de réorganisation de la vie, au cours duquel on retrouve du sens :
- l’expérience peut trouver des significations « je n’étais pas prête, je devais régler ce traumatisme dans ma lignée pour qu’un enfant puisse prendre sa place » - la sensation d’être vivant, la présence du désir de vie, de l’espoir renaît « Ca viendra une prochaine fois. Quoi qu’il arrive, je m’en remets à la vie.» - une nouvelle direction s’ouvre, un nouveau cap se dessine  « Puisque c’est ainsi, réalisons nos autres projets. Nous sommes vivants, profitons de la vie telle qu’elle est. Nous pourrions être parent autrement. » La dynamique de vie reprend alors ses droits; se dissipe enfin cette attente impatiente qui nous plongeait dans une forme de latence, comme si nous piétinions, hors du monde et du temps, à côté de notre vie; elle laisse la place à un espoir serein et au plaisir de vivre pleinement, d’embrasser sa vie telle qu’elle est.
Ces étapes émotionnelles – DENI, COLERE, TRISTESSE, ACCEPTATION - ce sont les étapes d’un processus de deuil.
Oui, à chaque fois que tu découvres que votre désir partagé ne s’est pas incarné, c’est bien une forme de deuil, plus ou moins intense, que tu traverses. Ton conjoint aussi, d’ailleurs, à sa façon – souvent plus silencieuse et clandestine.

Ces étapes, tu les reconnais, tu les vis,avec tes propres commentaires, à l’occasion de chaque cycle.
Peut-être te semble-t-il parfois que la tristesse précède la colère ou que tu passes de l’une à l’autre alternativement et longuement avant de trouver une forme d’acceptation et d’apaisement. Certains mois tu te sens trop en colère ou triste pour y croire encore, puis il y a toujours des moments où l’espoir renaît. A chaque cycle, tu vis un petit processus de deuil, qui lui-même s’inscrit dans un processus de deuil plus large, la « lente descente aux enfers » qu’évoque Laure Camborieux, fondatrice de l’association Maïa.

Aussi tu peux vivre dans une émotion dominante sur une longue période de plusieurs cycles, de plusieurs années, et expérimenter avec plus ou moins d’intensité les étapes du processus de deuil à l’occasion d’un cycle menstruel. Par exemple être dans une longue phase de colère qui se traduit par des recherches acharnées, des démarches médicales poussées, une attitude de lutte avec cette réalité, inconcevable, et en même temps, ressentir à l’occasion des règles une profonde tristesse, puis quelques jours plus tard une forme d’acceptation puis de l’espoir mêlé à de la peur, …
Et toi où en es-tu actuellement ? Comment te sens-tu ?

Certains diront qu’il n’y a pas réellement de deuil, puisqu’il n’y a pas eu d’enfant réel.
Et pourtant, s’ils savaient la multiplicité des pertes qu’il te faut endurer, des deuils qu’il te faut traverser ! Une internaute écrit sur le forum de Psychologie qu’elle pense devoir « faire le deuil de la vie rêvée, le deuil de la nature qui fait bien son boulot… et se préparer au deuil potentiel de l’enfant naturel ». Que tu aies, ou pas, eu à expérimenter des situations de grossesse extra-utérine, fausse-couche, interruption médicale de grossesse, interruption volontaire de grossesse restée traumatique, deuil périnatal, le simple fait que le projet d’enfant de ton couple ne se concrétise pas, te fait souffrir; en premier lieu de l’absence d’enfant, de ne pas être parent; en second lieu, de ne pas donner d’enfant à ton conjoint, de ne pas solder ta dette de vie à l’égard des aïeux; également de voir tes projets et espoirs déçus, tes calendriers bouleversés; souvent de ne pas « être comme … », comme tes parents, comme tes frères et sœurs, comme tes amis, bref, pas comme les autres, comme la terre entière, qui depuis la nuit des temps semble concevoir et donner la vie avec tant d’aisance; aussi, de ne  pas appartenir au cercle des mères, des parents, de te sentir exclu(e) de leurs conversations; enfin de ne pas être enceinte, d’être privé(e) d’une expérience unique dans la vie d’une femme, ou d’un homme, d’un processus naturel, simple, celui de la vie qui jaillit et grandit en soi. Peut-être est-ce ce sentiment d’être privé(e) de ton pouvoir de concevoir, de procréer, de mettre au monde, d’être une terre fertile et féconde, qui crée en toi la plus grande douleur, la plus profonde blessure ? Ta confiance est parfois laminée, l’image de toi dévastée, ton scénario de vie a volé en éclat. 
 
Reconnaître qu’il s’agit d’une forme de deuil, même d’une multiplicité de deuils, c’est se donner l’opportunité de les vivre, de les accompagner et surtout d’en sortir, pour mieux renaître à une nouvelle vie, à de nouveaux espoirs et de nouveaux possibles; c’est l’occasion de reconsidérer ta situation et de réaliser que les possibilités de devenir parent sont multiples, que tu es déjà profondément parent dans ton cœur, que tu as déjà fait avant l’arrivée de tes enfants, un cheminement que beaucoup feront après, que ta vie est profondément féconde et peut l’être un peu plus chaque jour, que tu peux avoir confiance, que tu es une belle personne, et que la vie que tu crées aujourd’hui , unique, est plus belle que tous les scénarii que tu avais pu élaborer.  Et si tu doutes encore, moi j’y crois pour toi ! En effet, dire qu’il s’agit d’un deuil, ne signifie pas qu’il faille renoncer, se résigner. D’ailleurs, tu le sais bien, tu prends parfois de grande résolutions – « ne plus y croire! » – et l’espoir, l’appel de la vie, réapparaît toujours. Peut-être ce désir de vie aura-t-il d’autant plus de chance de trouver son chemin, celui de sa concrétisation, que tu sauras accueillir les ressources qui te permettront d’accepter ton histoire, de reformuler ton désir, de réaliser tes projets autrement
 
Nourrir ta vie de sentiments positifs, d’émotions vivifiantes, c’est t’offrir la possibilité, comme un aimant, d’attirer la vie à toi, c’est permettre qu’elle prenne corps sur ton chemin, à tes côtés, en toi. Pour cela, tu cultiveras, aussi souvent que possible, des états émotionnels qui te porteront vers plus de confiance et de gratitude, vers plus de joie, vers plus de vie.
Tu pourras « pratiquer la joie », comme le suggère Eric-Emmanuel Schmitt, qui, dans Psychologies Magazine de décembre 2010, explique : « Pratiquer la joie, c’est se mettre en rapport avec ce qui est, se satisfaire de ce qui existe, c’est un rapport au plein. Alors que la tristesse est rapport au vide, au manque. Voilà mon trajet de vie : accepter que la vie soit un point d’interrogation joyeux. Le désir de contrôler est mortifère » Le plein et le vide, la présence et l’absence … des sensations au cœur notre quotidien et de notre chemin vers la fécondité, n’est-ce pas ? Le besoin de contrôle et l’acceptation des interrogations, de sacrés défis pour nous, non ?
Je reparlerai du contrôle, des sentiments de vide et de plénitude, dans de prochains billets.

En attendant, toi, quels moments de joie t’offriras-tu aujourd’hui ?

A ce sujet, je te propose l’écoute de quelques pistes pour

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(1) Kerr J. , Brown C. H.Balen A. - The experiences of couples who have had infertility treatment in the United Kingdom : results of a survey performed in 1997, in Oxford Journals - Human Reproduction, Vol 14 n°4 pp  934-938, 1999
(2) BORELLA Catherine, Le rire de Sarah, une femme face à l’infertilité, L’Harmattan, 2007
 

2 commentaires:

  1. Merci Estelle pour tous ces doux mots apaisants dans lesquels je me retrouve pleinement à travers ces étapes de deuils, effectivement c'est important de contrebalancer vers la lumière et la joie qui reste aussi en nous tapie au fond, faut juste aller la chercher par la main...et se reconnecter, un grand merci pour ton site si soutenant et profond.
    Emmanuelle.

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  2. Merci Emmanuelle pour ces mots qui m'encouragent à poursuivre ce partage. Estelle

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